– Il y avait un de ces printemps, mes amies, cette année-là… Un soir, on est allé à la sortie du village, on s'est arrêté, tous les pommiers étaient en fleur, c'était beau à vous couper le souffle. La guerre, qu'est-ce que ça peut leur faire, aux pommiers? Ils fleurissent. Et mon Héros a roulé une cigarette, a fumé. Il a plissé les yeux comme ça et a dit…

Il lui semble maintenant qu'ils ont vraiment eu ces rendez-vous et ces soirées longues, si longues… D'année en année elle a fini par y croire. Pourtant il n'y avait eu que ce soir de printemps glacé, la carcasse noire du toit brûlé, et aussi ce chat affamé qui se faufilait prudemment le long de la palissade en les regardant d'un air mystérieux, comme les bêtes et les oiseaux qui, au crépuscule, semblent remuer des pensées humaines.


Il y eut encore une autre soirée, la dernière. Chaude, remplie du bruissement et du gazouillement des martinets. Ils étaient descendus vers la rivière, étaient restés longtemps immobiles sans savoir quoi se dire; ensuite, maladroitement, ils s'étaient embrassés pour la première fois.

– Demain, Tania, ça y est… je rentre dans les rangs… je rejoins le front, dit-il d'une voix un peu altérée, cette fois sans plisser les yeux. Alors voilà, écoute-moi bien: une fois la guerre finie, on se mariera et on ira dans mon village. Il y a de la bonne terre chez nous. Mais toi, il faut seulement que…

Il s'était tu. Les yeux baissés, elle regardait les traces de leurs bottes dans l'argile molle de la berge. Soupirant comme un enfant essoufflé par de longues larmes, elle avait dit d'une voix sourde:

– Moi, ce n'est rien… mais c'est toi…


L'été 1941, quand il s'échappa du village incendié pour rejoindre les partisans, il venait d'avoir dix-sept ans.



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