Une de ces masses mortes, à présent, c'était lui. Il était couché; sa tête, prise dans une petite flaque de sang gelé sous la nuque, faisait avec son corps un angle inimaginable pour un être vivant. Ses coudes étaient si violemment tendus sous son dos qu'il semblait vouloir s'arracher de terre. Le soleil scintillait à peine dans les broussailles givrées. Dans la forêt, à l'orée du champ et dans les entonnoirs, on discernait encore l'ombre violette du froid.

Les ambulanciers étaient quatre: trois femmes, et un homme qui conduisait la fourgonnette dans laquelle ils déposaient les blessés.

Le front reculait à l'ouest. Le matin était incroyablement serein. Leurs voix, dans l'air glacé et ensoleillé, résonnaient, claires et lointaines. «Il faut terminer avant que ça fonde, sinon on va patauger!» Tous les quatre étaient à bout de fatigue. Leurs yeux, rouges de nuits sans sommeil, clignaient dans le soleil bas. Mais leur travail était efficace et bien coordonné. Ils pansaient les blessés, les chargeaient sur les brancards et lentement, faisant crisser les dentelles de glace, contournant les morts, trébuchant dans les ornières, ils parvenaient jusqu'au fourgon.

La troisième année de guerre s'écoulait. Et ce champ de printemps couvert de capotes glacées s'étendait quelque part dans le cœur déchiré de la Russie.


En passant près du soldat, la jeune ambulancière s'arrêta à peine. Elle jeta un coup d'œil sur la plaque de sang givré, sur les yeux vitreux et sur les paupières gonflées par la déflagration et souillées de terre. Mort. Avec une telle blessure, on ne survit pas. Elle continua son chemin, puis revint, et, tout en évitant de regarder ces yeux horribles, exorbités, elle retira le livret militaire.



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