– Écoute, Mania, cria-t-elle à sa camarade qui pansait un blessé à dix pas d'elle, un Héros de l'Union soviétique!

– Blessé? demanda celle-ci.

– Mais non… Mort.

Elle se pencha sur lui et commença à briser la glace autour de ses cheveux pour lui relever la tête.

– Eh bien! Allons-y, Tatiana. On va porter le mien.

Et Mania saisissait déjà sous les aisselles son blessé dont la tête était blanche de bandages.

Alors Tatiana, les mains humides et insensibles, chercha à la hâte dans sa poche un petit éclat de miroir, l'essuya avec un morceau de charpie et le porta aux lèvres du soldat. Dans cet éclat passa le bleu du ciel, un arbuste miraculeusement préservé et couvert de cristaux. Une matinée de printemps éclatante. Le quartz scintillant du givre, la glace fragile, le vide ensoleillé et sonore de l'air.

Soudain tout cet espace glacé s'adoucit, se réchauffa, se voila d'une petite ombre de brume. Tatiana sauta sur ses jambes et, brandissant l'éclat d'où s'effaçait rapidement la buée légère du souffle, cria:

– Mania, il respire!


L'hôpital avait été improvisé dans le bâtiment à un étage de l'école. Les pupitres s'entassaient sous l'escalier, les bandages et les médicaments dans les armoires, les lits alignés dans les salles de classe; on avait paré au plus pressé. Quand il reprit connaissance après quatre jours de coma profond, il devina, à travers le brouillard blanchâtre qui noyait ses yeux d'un voile visqueux et douloureux, le portrait de Darwin. Plus bas il devinait une carte où apparaissaient des taches diffuses de trois couleurs – le rouge de l'Union soviétique, le vert des colonies anglaises et le violet de celles de la France. Puis cette torpeur commença à se dissiper. Il parvint peu à peu à distinguer les infirmières et à ressentir une brûlure cuisante quand on changeait ses pansements.

Une semaine plus tard, il put échanger quelques mots avec son voisin, un jeune lieutenant amputé des deux jambes.



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