Fedorov père avait lui-même fait la guerre du premier au dernier jour et ne se faisait aucune illusion. Parfois, quand il avait bu, n'y tenant plus, excédé par l'attente quotidienne de sa femme, il criait à travers tout l'appartement: «Mais oui, compte là-dessus, il va revenir. Et s'il rentre de captivité, ce n'est pas chez toi qu'il retournera, mais derrière l'Oural, et même encore plus loin

Sofia Abramovna appartenait à la vieille intelligentsia moscovite. Dans les années 30, on l'avait envoyée dans un camp et on ne l'avait relâchée qu'en 46, avec l'interdiction de résider à Moscou et dans une centaine d'autres villes. Pendant cette dizaine d'années de camp, elle avait vécu ce que la parole humaine était impuissante à rendre. Mais ses voisins le devinaient. Quand une querelle éclatait dans la cuisine, Sofia n'essayait pas de se tenir à l'écart, mais s'indignait et jurait avec des mots surprenants. Parfois elle lançait à ses adversaires des formules méprisantes dans leur extrême politesse: «Je vous remercie très humblement, citoyen Fedorov. Vous êtes infiniment courtois.» D'autres fois, elle sortait tout à coup un mot du vocabulaire des camps: «Ecoutez, Fedotov, vous avez encore fait le "chmon

Mais même au plus fort de ces querelles communautaires, les yeux de Sofia restaient tellement absents que c'était clair pour tout le monde: elle était encore là-bas derrière l'Oural. C'est pourquoi se disputer avec elle n'offrait pas d'intérêt.

Bon gré mal gré, les Demidov se trouvaient entraînés dans ces conflits. Mais leur rôle se bornait le plus souvent à jouer les conciliateurs entre Fedorov et Fedotov qui se bagarraient, et à calmer les femmes qui sanglotaient bruyamment.

Pour eux tous, la vie aurait un peu manqué de sel sans ces altercations. Après les disputes, les voisins se croisaient pendant trois jours sans se saluer et se faisaient la tête.



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