
L'histoire du miroir, c'était le lieutenant qui la lui avait racontée. Il avait quelquefois entrevu celle qui l'avait sauvé. Elle aidait parfois à installer les blessés, distribuait le déjeuner, mais la plupart du temps, comme avant, elle parcourait les champs dans le camion sanitaire.
Quand elle entrait dans leur salle, elle jetait souvent un regard craintif de son côté, et lui, les paupières mi-closes, sentant sa douleur s'atténuer, s'entrecouper d'éclaircies, souriait longuement.
Il était couché, souriait et pensait à quelque chose de très simple. Il pensait qu'il était Héros de l'Union soviétique; il était resté vivant, ses jambes et ses bras étaient intacts; hier pour la première fois, dans le bruit sec et assourdissant du papier rêche qui se déchire, on avait ouvert la fenêtre sur l'air tiède du printemps; demain il essaierait de se lever, de marcher un peu, et, s'il y parvenait, il ferait connaissance avec la jeune fille mince qui lui jetait des regards furtifs.
Le lendemain, il se leva et, savourant la béatitude des premiers pas encore maladroits, navigua au travers de la chambre vers la sortie. Dans le couloir il s'arrêta près de la fenêtre ouverte et regarda avec une avidité joyeuse la fumée claire de la première verdure, la petite cour poussiéreuse où se promenaient les blessés, certains sur des béquilles, d'autres le bras en écharpe. Il roula une cigarette, l'alluma. Il espérait la rencontrer ce jour même, capter son regard («une telle blessure et déjà debout!») et lui parler.
