Ils restèrent quelques instants sans parler, puis prirent le chemin du retour. Il alluma une cigarette et fit entendre un petit rire, comme s'il se souvenait de quelque chose de comique:

– Quand ils ont quitté notre cour, ils sont passés tout près de la meule de foin. J'ai regardé. Ils se sont arrêtés et ont commencé à la larder de coups de baïonnette. Ils pensaient que quelqu'un s'était fourré dedans…

Vingt ou trente ans plus tard, à l'occasion du 9 mai, on posera souvent à Tatiana cette question: «Tatiana Kouzminitchna, comment as-tu rencontré ton Héros?» Ce jour-là, tout l'atelier de vernissage – dix jeunes filles, trois ouvrières plus âgées dont elle-même, et le chef, un homme osseux dans un bleu de travail vitrifié par le vernis – organise une petite fête. Ils s'entassent dans un bureau encombré de vieux papiers, d'anciens journaux muraux, de fanions des «Vainqueurs de l'émulation socialiste», et hâtivement ils se mettent à manger et à boire, portant des toasts en l'honneur de la Victoire.

La porte du bureau donne sur l'arrière-cour de la fabrique de meubles. Ils la tiennent ouverte. Après les vapeurs délétères de l'acétone, c'est un vrai paradis. On sent le vent de mai ensoleillé, encore presque sans odeur, léger et vide. Au loin, on voit une voiture laissant derrière elle un nuage de poussière, comme si c'était l'été. Les femmes tirent de leur sac de modestes victuailles. Le chef, avec un clin d'œil complice, sort d'une petite armoire tout éraflée une bouteille d'alcool escamotée et étiquetée «acétone». Tout le monde s'anime, mélange l'alcool à la confiture, y verse un peu d'eau et trinque: «À la Victoire!»

– Tatiana Kouzminitchna, comment as-tu connu ton Héros?

Et elle commence pour la dixième fois à raconter le petit miroir, l'école-hôpital, ce printemps lointain. Elles connaissent déjà la suite, mais écoutent, s'étonnent et s'émeuvent comme si elles l'entendaient pour la première fois. Tatiana ne veut plus se souvenir ni du village incendié par les deux bouts, ni de la vieille paysanne muette la conduisant vers la grange…



8 из 142