
Quelques jours avant ces événements, un bateau remontait l’Ankh avec la marée de l’aube et venait s’amarrer, parmi beaucoup d’autres, dans le dédale de pontons et de quais qui encombraient la rive de Morpork. Il transportait une cargaison de perles roses, de cerneaux galactophores et de pierre ponce, quelques lettres officielles pour le Patricien d’Ankh et un passager.
C’est le passager qui avait attiré l’attention de Colinmaille l’Aveugle, un des mendiants du service du matin sur le quai des Perles. Il donna un coup de coude dans les côtes de Wa l’Éclopé et pointa le doigt sans un mot.
L’étranger se tenait à présent sur le quai et regardait sur la passerelle plusieurs matelots qui s’échinaient à descendre un gros coffre cerclé de cuivre. Un autre homme, visiblement le capitaine, était à côté de lui. Le marin donnait l’impression – chaque fibre nerveuse du corps de Colinmaille l’Aveugle lui hurlait l’information dans le cerveau, des fibres que même une toute petite quantité d’or impur faisait vibrer à cinquante pas –, l’impression d’un veinard qui s’attend à un enrichissement imminent.
De fait, une fois le coffre déposé sur les pavés, l’étranger plongea la main dans une bourse, et une pièce étincela. Plusieurs pièces. De l’or. Colinmaille l’Aveugle, le corps parcouru de vibrations comme une baguette de coudrier en présence d’eau, siffla tout bas. Puis il flanqua un autre coup de coude à Wa qui comprit et détala par une ruelle voisine vers le cœur de la ville.
Lorsque le capitaine remonta à bord, abandonnant le nouvel arrivant vaguement désemparé sur le quai, Colinmaille l’aveugle rafla sa sébile et traversa la rue, l’air patelin mais l’œil avide. À sa vue, l’étranger se mit à farfouiller fébrilement dans sa bourse.
