
« Bien le bonjour, monseigneur », commença Colinmaille l’Aveugle qui leva la tête et se retrouva nez à nez avec quatre yeux. Il se retourna pour s’enfuir.
« ! » fit l’étranger en lui attrapant le bras. Colinmaille avait conscience que les matelots accoudés au bastingage se moquaient de lui. En même temps, ses sens hautement spécialisés détectaient une fragrance étouffante d’argent. Il se figea. L’étranger le lâcha et feuilleta rapidement un petit livre noir qu’il avait tiré de sa ceinture. Puis il prononça : « Banjour.
— Quoi ? » fit Colinmaille. L’homme parut dérouté.
« Banjour ? répéta-t-il, plus fort que nécessaire et avec tant d’application que le mendiant entendit cliqueter les voyelles qui tombaient en place.
— Banjour toi-même », riposta Colinmaille. L’étranger se fendit d’un grand sourire et farfouilla encore dans sa bourse. Cette fois, sa main ressortit une grosse pièce d’or. Elle était en fait légèrement plus large qu’une couronne ankhienne de huit mille piastres, et le motif qui l’ornait ne disait rien à Colinmaille qui comprit pourtant clairement son message, à savoir :
Mon propriétaire actuel a besoin de secours et d’assistance, alors pourquoi ne pas les lui fournir, comme ça vous et moi, on pourra aller se donner du bon temps quelque part ensemble ?
De subtiles modifications dans l’attitude du mendiant mirent l’étranger plus à l’aise. Il consulta une nouvelle fois son opuscule.
« Je voudrais qu’on m’indique le chemin d’un hôtel, une taverne, une pension, une auberge, un hospice, un caravansérail, dit-il.
— Quoi, tous ?
— ? » fit l’étranger.
Colinmaille s’aperçut qu’un petit attroupement de poissonnières, de ramasseurs de coquillages et de gobe-mouches professionnels les observaient avec intérêt.
« Écoutez, dit-il. Je connais une bonne taverne. Ça ira ? » Il frémit à l’idée que la pièce d’or puisse lui échapper. Celle-là, il la garderait, même si Ymor confisquait tout le reste. Et le gros coffre qui composait l’essentiel des bagages du nouveau venu était sûrement plein d’or.
