
Je recule à pas inégaux, hésitants, une main derrière le dos pour trouver la porte. Déjà tout près de la sortie, mon pied heurte la hampe d'un drapeau qui tombe, entraînant dans une bruyante réaction en chaîne toute une kyrielle de portraits sur leurs longues perches… Le faisceau de la torche électrique balaie le mur et m'éblouit. L'homme le baisse aussitôt vers mes pieds, comme pour s'excuser de m'avoir aveuglé. Une seconde de silence gêné me permet d'apercevoir sur son front la profonde cannelure d'une blessure blanchie par le temps, et ses larmes. Je bafouille en détournant les yeux:
– Je venais chercher une chaise. C'est vraiment bondé en bas…
L'homme éteint sa torche et c'est dans l'obscurité que j'entends ses paroles mais surtout ce bref frottement qui me laisse deviner son geste: d'une manche de son manteau il essuie rapidement ses yeux.
– Ah, mais des chaises, il y en a ici tant qu'on veut. Seulement, faites attention, la plupart ont des pieds cassés. Moi, j'ai tout un divan à moi, avec quelques ressorts à nu, il est vrai…
Je me rends compte que l'obscurité n'est pas complète dans cette pièce. Ses deux fenêtres se découpent dans le noir, éclairées par un réverbère, par les incessantes tornades de neige qui s'entortillent autour de la coulée de lumière. Je vois la silhouette de l'homme qui contourne les armoires, disparaît dans un recoin d'où parvient le crissement aigu des ressorts.
– Si d'aventure ils annoncent un train, réveillez-moi, s'il vous plaît, dit-il de son divan.
Et il me souhaite bonne nuit. Je tire une chaise, m'installe au milieu des portraits éparpillés, décidé à faire semblant jusqu'au bout: je serais venu juste pour chercher une chaise, je n'aurais pas surpris ses larmes…
