Je le feins si bien que très vite je m'endors, pris dans ce violent sommeil du petit matin après une nuit blanche. C'est le pianiste qui me réveille, sa main sur mon épaule, la petite torche projetant sur le mur les ombres des chaises enchevêtrées, d'un portemanteau, du couvercle relevé du piano…

– Ils viennent d'annoncer le train pour Moscou! Si c'est le vôtre, il faut vous dépêcher, ça va être la prise de Kazan.

Il a raison. C'est un assaut. Un chassé-croisé de visages, un va-et-vient de grosses valises, des cris, des piétinements dans les tranchées qui creusent l'épaisseur de la neige sur les quais. Au milieu de la bousculade, je perds rapidement de vue l'homme qui vient de me réveiller. Un contrôleur coupe mon élan dès le marchepied de la voiture où je voulais monter: «On est déjà serrés comme des sardines, vous ne voyez pas?» La porte de la suivante est verrouillée. Autour de la troisième s'attroupe une foule d'où s'élève une rumeur tantôt plaintive, tantôt menaçante. Le contrôleur vérifie les billets, accepte de rares chanceux selon des critères qu'apparemment lui-même ne saurait expliquer. Trébuchant dans la neige trouée de pas, je me précipite le long du convoi. Une vieille, enlisée dans une congère, se lamente d'avoir laissé tomber ses lunettes. Un soldat, à genoux, fouille la neige à la manière des chiens. Son camarade à quelques mètres de là urine contre le poteau d'un réverbère. Le premier repêche les lunettes avec une longue bordée de jurons triomphants…

Je piétine d'une voiture à l'autre, de plus en plus sûr de devoir passer encore une journée dans cette ville-piège. Mes jugements nocturnes reviennent, ravivés par le froid, par la colère: «Homo sovieticus! Tout est dit. On leur proposerait maintenant de grimper sur les toits ou, pire que ça, de courir derrière le train, pas un ne rouspéterait… Homo sovieticus



12 из 72