Et ils balbutient un prétexte pour partir et soupirent comme s'ils humaient les herbes aromatiques dont on garnissait ces masques anti-peste… Au cours de l'hiver 39, il surprend le conciliabule de ses parents, puis, en pleine nuit, les voit mettre leur plan à exécution. Dans le fourneau de la cuisine, ils brûlent le vieux violon de son père. Le maréchal Toukhatchevski, ami de la maison et bon violoniste, avait joué deux ou trois fois, après le dîner, pour leurs invités. Il est exécuté en 37 et le petit violon au vernis craquelé se transforme en une terrible pièce à conviction… Ils la brûlent, cette nuit-là, en redoutant l'arrestation, les interrogatoires. Dans l'affolement, le père oublie de relâcher les cordes et Alexeï, à l'affût derrière la porte entrouverte de sa chambre, entend le rapide arpège des cordes rompues par le feu… Depuis cette nuit, l'air qu'ils respirent commence à s'alléger. On rejoue une pièce de son père. Très rarement encore, on revoit sur les affiches le nom de sa mère. Durant l'année 1940, Alexeï rencontre de plus en plus de regards droits. Une sorte de guérison oculaire, dirait-on. Il fête le réveillon en compagnie de ces faux bigleux. L'un des tangos qu'ils dansent ce soir s'appelle Le Regard de velours. Grâce aux années de peur et d'humiliation, il devine ce que valent la langueur de ce «velours» et les regards de celles qu'il tient dans ses bras. Mais il n'a que vingt et un ans et un vertigineux retard de tangos, d'étreintes, de baisers à rattraper. Et il est farouchement décidé à le rattraper, même s'il fallait, pour cela, oublier la nuit, l'odeur du vernis brûlé, le bref gémissement des cordes dans les flammes.

Il s'éloigna du Kremlin, plongea sous les branches, lourdes de pluie, sur les boulevards. L'histoire du violon, la terreur nocturne, les années de sa solitude de pestiféré lui revenaient encore de temps en temps mais surtout pour aiguiser le bonheur qu'il vivait à présent.



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