
Quelques années… Reprenant sa marche, Alexeï essaya de se rappeler la suite de ces années. La cathédrale avait été détruite en 1934. Il avait quatorze ans. Merveilleuse excitation de sentir le trottoir tressaillir après chaque explosion! C'étaient les années de bonheur. 1934, 35, 36… Puis, soudain, tombe cette longue quarantaine, comme aux temps des épidémies. La ville s'alourdit autour de leur famille. Un soir, en grimpant l'escalier, il entend le chuchotement d'un homme qui, un étage plus haut, monte pesamment, perdu dans un soliloque presque muet mais fiévreux. «Non, non, vous ne pouvez pas m'ac-cuser… et les preuves… les preuves…» Alexeï saisit ces bribes, ralentit le pas, gêné par cette confidence volée, et, tout à coup, reconnaît son père. Ce petit vieux marmonnant, son père!… La quarantaine dure. Certains mots deviennent imprononçables. Le Dictionnaire du théâtre que son père a publié au début des années trente est retiré de toutes les bibliothèques. Certains noms qu'il y citait doivent disparaître car viennent de disparaître ceux qui les avaient portés. Pendant les cours, Alexeï observe de rapides manœuvres d'échecs: ses camarades se déplacent pour ne pas rester assis à côté de lui. «Ils roquent», pense-t-il avec aigreur. A la sortie, ils s'écartent de lui, fuient sur des trajectoires souples comme des skieurs dans une descente semée d'obstacles. Il a l'impression que les gens qu'il croise, au conservatoire, sont tous devenus bigleux, ils louchent pour esquiver son regard. Leurs visages lui rappellent ces masques qu'il a vus dans un livre d'histoire, d'effrayants masques à long nez dont s'affublaient les habitants des villes envahies par la peste. Ses amis répondent à son salut, mais de biais, furtivement, en détournant la tête, et cette esquive – mi-profil, mi-face – étire leur nez en long dard incurvé d'insecte.
