
Sa pensée glissa vers les journées vécues à la datcha, dans ce village au nom musical de Bor. Vers la décalcomanie de ce corps quittant sa robe de lycéenne et se prêtant aux caresses les plus osées, à une lutte charnelle, à cette violence rieuse d'où ils sortent essoufflés, la vue brouillée par les larmes d'un désir entravé. Ce jeune corps se dérobe au dernier moment, se referme comme un coquillage sur sa virginité. Et ce jeu plaît à Alexeï. Dans cette résistance, il lit un engagement de fidélité future, une promesse de jeune fille responsable et avisée. Une fois seulement le doute surgit. Il se réveille après un bref sommeil, dans une chambre ensoleillée, et à travers ses cils voit Léra déjà levée, près de la porte. Elle se retourne et, le croyant encore endormi, pose sur lui un regard qui le glace. Il lui semble reconnaître le coup d'œil des masques au long nez. Pour effacer cette ressemblance, il bondit, rattrape Léra sur le pas de la porte, l'entraîne vers le lit, dans un combat fait de rires, de petites morsures, de tentatives pour se libérer. Quand enfin elle parvient à s'échapper, il éprouve non pas l'excitation du bonheur, mais une soudaine fatigue comme à la fin d'un spectacle qu'il aurait été forcé à jouer. Et il devine que ce corps féminin à la fois offert et interdit, ce corps lisse et plein appartient à une vie qui ne sera jamais la sienne. Si, bien sûr, se reprend-il aussitôt, il épousera Léra et leur vie aura la même substance que cet après-midi de printemps. Seulement, il faudra oublier la mélodie des cordes se rompant dans le feu. Leur vie aura la sonorité de la musique composée pour un défilé sportif dans un stade. Il se rappelle qu'un jour il a essayé de raconter à Léra ces notes qui s'envolaient des cordes brûlées. Elle lui a coupé la parole avec justement ce conseil enthousiaste: «Et si tu écrivais une marche sportive!»…
Dans la cour de l'immeuble, il ne put éviter le bref éveil de l'angoisse: «La bataille navale!» C'est ainsi qu'un jour, pendant les années de la terreur, s'étaient présentées à lui toutes ces fenêtres, et celles de leur appartement au milieu de la façade – des cases qu'une main invisible, imprévisible! rayait en jetant les habitants dans une voiture noire qui venait à la fin de la nuit et repartait avec sa proie. Le matin on apprenait que tel ou tel appartement était désormais vide. «Touché, coulé…»
