
Son regard glissa sur ces trois fenêtres, trois cases indemnes au milieu de tant de naufrages. La peur ancienne avait disparu. Le bonheur présent était trop intense pour lui laisser la place. Alexeï ne regrettait qu'une chose: ces années maudites avaient amputé sa vie d'une étape très importante qu'il aurait eu peine à définir. Le temps de la prime jeunesse, un âge rêveur, exalté, durant lequel on poétise la femme, on divinise sa chair inaccessible, on vit dans une attente farouche du miracle amoureux. Rien de tout cela pour lui. Il avait l'impression que, par un saut soudain, il avait été propulsé de l'enfance, de ce trottoir ébranlé par la destruction de la cathédrale dynamitée, par-dessus ces années de terreur – dans une vie déjà adulte, vers la nudité de ce beau corps musclé que Léra lui donnait presque tout entier, réservant ce presque pour le mariage.
Il monta l'escalier et, à chaque palier, nota le nombre de départs et d'arrivées, surtout au plus fort de la «bataille navale» de 37, 38, 39. Des gens tirés du sommeil et vivant ce départ comme un rêve qui dérapait sur l'horreur. Cet appartement-là, au-dessous du leur, une famille, une fillette qui, quelques jours avant le départ nocturne, l'avait croisé dans la rue et lui avait parlé d'un nouveau parfum de glace qu'on vendait sur les boulevards…
Il accéléra le pas et se mit à chanter un air d'opéra, du répertoire de sa mère, un air aux modulations amoureuses, grisantes. Elle l'entendit à travers la porte et, souriante, vint lui ouvrir.
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