
Perdu au milieu de mes semblables, endormis ou insomniaques, je faisais mentalement l'éloge de la sagacité du philosophe… Et c'est à ce moment-là, au cœur d'une nuit coupée du reste du monde, que cette rencontre eut lieu.
Depuis, un quart de siècle a passé. L'empire dont on avait prédit l'éclatement est tombé. La barbarie et le mal se sont manifestés aussi sous d'autres deux. Et la formule trouvée par le philosophe de Munich (il s'agit bien sûr d'Alexandre Zinoviev), cette définition presque oubliée aujourd'hui, me sert uniquement de signet, marquant dans le flux limoneux des ans l'instant de cette brève rencontre.
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Je m'éveille, j'ai rêvé d'une musique. Le dernier accord s'éteint en moi pendant que je m'efforce de distinguer la pulsation des vies entassées dans cette longue salle d'attente, dans ce mélange de sommeil et de fatigue.
Le visage d'une femme, là, près de la fenêtre. Son corps vient de faire jouir encore un homme, ses yeux cherchent parmi les passagers son prochain amant. Un cheminot entre rapidement, traverse la salle, sort par la grande porte donnant sur les quais, sur la nuit. Avant de se refermer, le battant jette dans la salle un violent tourbillon de neige. Ceux qui sont installés près de la porte remuent sur leur siège étroit et dur, tirent le col de leur manteau, secouent frileusement les épaules.
