
De l'autre bout de la gare parvient un esclaffement sourd, puis le crissement d'un éclat de verre sous un pied, un juron. Deux soldats, chapka rejetée sur la nuque, capote déboutonnée, se frayent un passage à travers la masse de corps recroquevillés. Des ronflements se répondent, certains comiquement accordés. Un criaillement d'enfant très distinct se détache de l'obscurité, s'épuise en petites plaintes de succion, se tait. Une longue dispute émoussée par l'ennui se poursuit derrière l'une des colonnes qui soutiennent une galerie en bois verni. Le haut-parleur, sur le mur, grésille, chuinte et soudain, d'une voix étonnamment attendrie, annonce le retard d'un train. Une houle de soupirs parcourt la salle. En vérité, personne n'attend plus rien. «Six heures de retard…» Ce pourrait être six jours ou six semaines. L'engourdissement revient. Le vent fouette les fenêtres de lourdes rafales blanches. Les corps se calent contre la raideur des sièges, les inconnus se serrent les uns contre les autres, telles les écailles d'une même carapace. La nuit confond les dormeurs dans une seule masse vivante – une bête goûtant par toutes ses cellules la chance de se trouver à l'abri.
De ma place je vois mal l'horloge accrochée au-dessus des guichets. Je tords mon poignet, le cadran de ma montre saisit le reflet de l'éclairage de nuit: une heure moins le quart. La prostituée est toujours à son poste, sa silhouette se découpe sur la vitre bleuie par la neige. Elle n'est pas grande, mais très large de hanches. Elle surplombe les rangs des voyageurs endormis comme un champ de bataille couvert de morts… La porte qui donne sur la ville s'ouvre, les nouveaux arrivants apportent le froid, l'inconfort des espaces balayés par les bourrasques. Le magma humain frissonne et, à contrecœur, accueille ces nouvelles cellules.
Je me secoue, en essayant de m'arracher à ce conglomérat de corps.