
Interloqué, Alexeï resta un moment indécis, n'en croyant pas ses oreilles, ne comprenant même pas ce qu'il venait d'entendre. Puis se précipita derrière le vieillard, le rattrapa près d'un carrefour. Mais avant qu'il pût lui demander un éclaircissement le voisin chuchota, toujours en évitant son regard: «Ne rentrez pas. Sauvez-vous. Ça va mal là-bas.» Et le vieillard trottina, déjà au feu rouge, devant une voiture qui klaxonna. Alexeï ne le suivit pas. Il venait de voir dans ce visage qui se détournait de lui le masque au long nez.
Reprenant ses esprits, il constata à quel point les paroles du vieillard étaient absurdes. «Ça va mal là-bas.» Du délire. Un accident? Une maladie? Il pensa à ses parents. Mais pourquoi alors ne pas le dire clairement?
Il hésita puis, au lieu d'entrer directement dans la cour, contourna tout le pâté d'immeubles, monta dans le bâtiment dont les fenêtres, dans la cage d'escalier, donnaient sur la façade de leur maison. Au dernier palier, il n'y avait pas d'appartements, juste l'issue menant sous les toits. Il connaissait ce poste d'observation pour y avoir fumé sa première cigarette. Même cette sensation vaguement criminelle y était encore présente: à travers un étroit vasistas, on voyait toute la cour, le banc où les retraités lisaient leurs journaux ou jouaient aux échecs, et si l'on pressait la tempe contre les carreaux on distinguait les fenêtres de la chambre de ses parents, et celle de la cuisine. Et se mêlait à ce guet le goût des premières bouffées de tabac.
Il passa un long moment le visage collé à la vitre. La façade lui était connue jusqu'à la moindre corniche, jusqu'aux gaufrures des rideaux aux fenêtres. Le feuillage d'un tilleul qui arrivait presque à la hauteur de leur appartement restait figé dans la chaleur mate du soir et semblait attendre un signe. Il y avait, pour une soirée de mai, étonnamment peu de monde dans la cour.
