Il rencontrait les yeux, souvent largement ouverts, notait la couleur des cheveux, la taille. De temps en temps, fasciné par la mort, il en oubliait le but de ses recherches, plongeait dans une torpeur d'automate, se transformant en une caméra hypnotique qui cadrait, l'une après l'autre, ces vies arrêtées. Puis se reprenait, se remettait à chercher son double. La couleur des cheveux, le relief des traits, la taille.

Tout près de la rivière, il trouva un visage proche du sien, mais le soldat avait les cheveux bruns, presque noirs. Il se dit qu'il pourrait raser sa chevelure blonde et que sur la photo d'une pièce d'identité cette différence de teinte serait peu visible. Avec des doigts qui tremblaient, il déboutonna la poche de la vareuse du soldat, saisit un petit livret frappé d'une étoile rouge, et se hâta de le ranger. Sur la photo, le soldat ne lui ressemblait pas du tout et les cheveux encadraient le visage comme d'un trait de charbon.

S'arrêtant près d'un autre, il nota la ressemblance de leurs traits. Mais s'aperçut soudain que l'oreille gauche du soldat était déchiquetée par une balle. Il s'éloigna rapidement, comprit aussitôt qu'une telle blessure ne démentait en rien la ressemblance mais n'eut pas le courage de revenir vers cette tête ensanglantée.

Il découvrit cet autre mort par hasard quand, pour se défaire de l'odeur qui stagnait sur la rive, il entra dans l'eau jusqu'aux genoux et se mit à se laver le visage, le cou. Le corps du soldat était à moitié écrasé sous une poutre du pont écroulé. On voyait juste l'ovale blond de sa tête, un bras serré contre sa poitrine. Il s'approcha, se pencha, surpris de voir à quel point ce visage inconnu lui ressemblait, empoigna la poutre, la rejeta de côté… Et bondit en arrière: les yeux du soldat s'animèrent et de ses lèvres s'échappa un flux rapide de paroles chuchotées, dans un soulagement plaintif. En allemand! Puis un long jet de sang. Et de nouveau la fixité de la mort.



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