
Il resta couché à terre un long moment. Les murs de son refuge étaient çà et là troués de balles. Peu à peu la gamme des bruits se fit plus simple, plus pauvre. Quelques cris encore, le grincement des chenilles, une rafale déjà lointaine. Enfin, juste le sifflement du feu. Alexeï regarda dans l'un des judas percés par la fusillade. Près de la clôture, à l'endroit exact où, deux semaines auparavant, il avait vu un ivrogne endormi, s'étalait le corps d'un soldat, le visage en sang tourné droit vers le lever du soleil, comme pour bronzer.
Il mit deux jours à trouver son homme, son donneur d'identité. Les recherches dans le village incendié avaient échoué. Il était tombé sur quelques survivants et avait dû fuir. Sur la route, il trouvait surtout des corps de femmes et d'enfants ou d'hommes trop âgés.
Au bout de la deuxième journée de marche, il descendit vers une rivière et sur la berge, à l'entrée du pont démoli par les obus, vit tout un champ de bataille, des dizaines de soldats à qui la mort avait prêté des poses tantôt très banales, comme celle de ce corps aux jambes repliées, tantôt pathétiques, comme celle de ce jeune fantassin qui rejetait loin sa main dans un geste de tribun. Caché derrière la broussaille, Alexeï attendit, dressant l'oreille, mais ne perçut aucune plainte. La soirée était encore claire, les visages des tués, quand il osa enfin s'approcher, se découvraient avec une simplicité sans défense. Il remarqua qu'il n'y avait pas de soldats allemands, certainement déjà enlevés par les leurs.
