
Un jour, au moment de sa première blessure, il découvrit un autre paradoxe. Venu parmi ces soldats pour fuir la mort, il s'exposait à une mort bien plus certaine ici que dans une colonie de rééducation où on l'aurait envoyé après l'arrestation de ses parents. Il eût été plus à l'abri derrière les barbelés d'un camp qu'en possession de cette liberté mortelle.
Jamais non plus il n'aurait pu croire que durant une courte semaine, après la convalescence, un bras encore en écharpe, dans cet hôpital résonnant de râles de blessés, il fût possible d'aimer, de s'attacher à une femme, avec l'impression d'avoir toujours connu ces yeux, ce timbre un peu sourd de la voix, ce corps. Mais surtout si du temps de son ancienne vie, à Moscou, un ami lui avait parlé d'un tel amour, Alexeï lui aurait ri au nez, ne voyant dans cette liaison qu'une série d'accouplements hâtifs, de silences obtus entre une infirmière et un convalescent qui n'avaient que leurs corps pour tout échange. Il se serait gaussé de ces détails comiques bons pour un roman campagnard: ce bouquet ébouriffé qu'il avait cueilli de sa main valide le long d'un chemin, ces boucles d'oreilles à la dorure usée, les doigts de la femme brunis par la teinture d'iode.
Il y eut tout cela durant cette semaine de convalescence. Cet hôpital qui, avant l'offensive qui se préparait, vivait quelques jours de répit dans l'attente de nouveaux convois de blessés. L'odeur lourde de sang et de chair meurtrie.
