
Dans les tranchées cette faim inassouvie reviendrait, mais déjà plus ample, convoitant et la poussière du chemin qui menait vers l'isba (il aurait tout donné pour pouvoir tout simplement toucher ces ornières tièdes éclairées par le couchant), et le reflet des gouttes qui, après une brève ondée nocturne, glissaient du toit et captaient dans leur chute l'éclat de la lune. Il comprendrait qu'il désirait maintenant jusqu'à l'odeur âpre de la teinture d'iode que dégageaient ces paumes un peu rêches dont il sentait encore la caresse sur son visage. Cette odeur résista mieux au temps que le souvenir charnel, effacé par la vue des corps sans vie, par les rencontres d'une heure avec ces femmes qui ne lui laissaient ni le souvenir d'un visage, ni un talisman comme cette teinture d'iode.
Les seuls moments où la peur d'être démasqué revenait étaient ceux où il avait une chance – une malchance pour lui – d'être décoré. La commission qui en décidait, surtout s'il s'agissait d'un ordre, vérifiait le passé du militaire pour ne pas distinguer un ancien détenu ou un exclu du Parti. Alexeï avait depuis longtemps appris à paraître terne et, souvent le premier dans les assauts, savait s'effacer après la fin d'un combat, quand le commandant relevait les noms des plus braves.
