Alexeï s'arrêta près du piano, laissa retomber une main sur le clavier, écouta, referma le couvercle. La joie de ne pas sentir en lui la présence d'un jeune homme épris de musique était très rassurante. Il regarda sa main, ces doigts couverts de cicatrices, d'éraflures, cette paume aux cals jaunâtres. La main d'un autre homme. Il pensa que, dans un livre, un homme dans sa situation aurait dû se précipiter vers ce piano, jouer en oubliant tout, pleurer peut-être. Il sourit. Cette pensée, cette idée livresque était probablement l'unique attache qui le reliait encore à son passé. Rejoignant les soldats, il rencontra le regard sans vie du tireur allemand étendu sur le parquet et se dit que pour cet homme il était un imprudent officier russe qui faisait briller les verres de ses jumelles. Cet officier en contre-plaqué avec des yeux découpés dans une boîte de conserve.


Il espérait avancer à travers cette guerre sans marquer par des traits voyants l'identité de celui dont il vivait désormais la vie. Être lisse, sans relief ni personnalité, un peu comme cet ovale en contreplaqué. Mais la guerre, avec ses fantaisies qui pourtant ne l'étonnaient plus, décida d'imprimer sa marque à la photo d'un jeune blond auquel il ressemblait tant.

Ce fut cette deuxième blessure, bien plus grave que la précédente, et, après deux semaines passées entre la vie et la mort, ce premier reflet dans un miroir, au moment où l'on changeait les pansements: un crâne nu, sans âge, et une cicatrice qui descendait en biais de la ligne des cheveux vers la tempe.


Il fit tout pour éviter d'être réformé. Feignit la santé malgré la douleur mate, patiente, qui l'imprégnait, malgré le silence de la mort qui s'était installé dans ses pensées. Le médecin lui parla comme à un enfant qui essaye de s'accrocher à la main de sa mère obligée de partir: «Écoute, tu vas passer un mois dans ton village, tu vas déjà reprendre un peu de poids grâce aux pâtés de maman et puis on verra.» Alexeï voulait rester non par quelque esprit d'abnégation héroïque, mais tout simplement parce qu'il n'avait nulle part où aller.



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