Il lui arriva d'entendre de la musique, celle des orchestres militaires, ou parfois, dans les haltes, la plainte joyeuse d'un accordéon. Épiant dans son cœur quelque reflux sentimental, il constatait que rien de tel ne perçait en lui, aucune émotion particulière qui aurait rappelé sa jeunesse de pianiste.

Le piano, il en vit un dans cette ville lituanienne où l'offensive de son régiment s'enlisa pour toute une semaine. Leur avancée était gênée par de nombreux tireurs d'élite qui tenaient sous le feu tous les carrefours et tuaient les officiers dans une sélection précise et technique. L'un des tireurs était caché dans cet immeuble aux vitres soufflées et dont le rez-de-chaussée laissait entrevoir l'intérieur d'un salon, les fauteuils en velours et ce piano à queue. A une centaine de mètres de là, Alexeï restait allongé dans l'entrée d'une maison et de temps en temps, l'espace d'une seconde, pointait dans la porte ouverte son appât: cet ovale en contreplaqué surmonté d'une casquette d'officier et portant en son milieu deux ronds découpés dans une boîte de conserve. Un officier qui regarde avec ses jumelles, la cible favorite des tireurs. Alexeï la sortait et la rentrait rapidement, lançait un bref sifflement à ses deux camarades qui, du dernier étage, observaient la rue… La balle claqua au moment où il ne s'y attendait plus, le va-et-vient de l'appât étant devenu machinal. Le craquement du contreplaqué se noya immédiatement dans le bruit des rafales parties du dernier étage, puis le tambou-rinement des bottes dans l'escalier. «On l'a eu!» cria le soldat portant une mitrailleuse sur son épaule. La balle avait percé le contreplaqué juste au-dessus des deux ronds en fer-blanc. Ils regardèrent le trou, le touchèrent, en rirent. Puis, traversant la rue, allèrent récupérer le fusil de l'Allemand.



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