La construction touchait à son terme. Les ouvrières préparaient la voie d'accès. De leur masse montait un brouhaha de voix rauques, de toux, de jurons. Il s'en alla, de peur d'être vu par la femme qui l'avait guéri. Ou plutôt de la voir au milieu de ce frottement de vestes ouatées couvertes de terre, de ces visages creusés par la faim. Entre deux poteaux, à l'entrée du pont, il lut ce slogan: «Tout pour le front! Tout pour la victoire!»

Le train qui, une semaine plus tard, l'emmenait à la guerre traversa ce pont. Le même grouillement humain recouvrait la berge sous les bourrasques d'une neige humide. Alexeï pensa que se jeter de nouveau sous les balles aurait désormais pour lui un sens personnel. Non pas le sens d'un exploit, ce qu'il essayait de chercher avant. Tout simplement, la fin de la guerre qui serait aussi la fin, pour ces femmes, du piétinement dans la boue, dans la grossièreté des voix, dans le désespoir.

Il se rappelait aussi ces paroles qu'il avait interceptées par hasard dans la conversation des officiers: «Non, mais à la victoire, il va y avoir une amnistie, c'est sûr. On relâchera ceux qu'on a emprisonnés avant la guerre…» Au milieu des combats de cette dernière année de guerre, il se surprenait souvent à répéter intérieurement ces paroles, s'interdisant de penser à ses parents et ne pensant qu'à eux, comme dans une prière inconsciente: «Avant la guerre…»


Il est probable que cette prière se disait en lui lors d'une halte où il vit ces jeunes soldats qui, par désœuvrement, jouaient à poursuivre un écureuil. La bête affolée sautait au milieu d'un bouquet de longs trembles et les soldats, fous de joie, secouaient les troncs, la chassant d'un arbre à l'autre. L'écureuil finit par culbuter, tué non pas par la chute mais par le violent fouet d'une branche. Les soldats le ramassèrent, s'amusèrent à le faire tourner en lui serrant la queue, le jetèrent.



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