«Avant la guerre…» Alexeï ramassa la petite bête, sentit un peu de chaleur sous la fourrure coulée dans sa paume. Les soldats descendaient vers la rivière, assoiffés après leur jeu. Il devina soudain en lui la présence d'un autre, présence étonnamment sensible sous l'armure d'indifférence et de rudesse qu'il s'était forgée, jour après jour, durant les combats. «Avant la guerre…»

L'appel d'un officier le surprit encore dans cette vie oubliée. «Dis-moi, Maltsev, tu sais conduire?»


Alexeï répondit, égaré toujours dans un lointain ailleurs: «Oui… J'avais le permis…»

S'il n'avait pas eu dans sa main le corps tiède de l'écureuil, il aurait dit «non», avec une vigilance devenue machinale. Celui dont il portait le nom, ce Sergueï Maltsev, était venu au front d'un village perdu et avait peu de chance d'être automobiliste. Mais il répondit encore absent, encore avec sa voix ancienne. «Avant la guerre…»

C'est ainsi qu'il remplaça le chauffeur, blessé, d'un général, de ce Gavrilov dont il ne connaissait, auparavant, que le nom.

Un écureuil, la réponse imprudente donnée à l'officier, sa nouvelle affectation qui probablement lui sauva la vie dans ces mois meurtriers des dernières batailles, les jeunes soldats rieurs qui avaient poursuivi la bête et qui, pour la plupart, avaient été tués depuis, le défilé des villes en ruine et des villes préservées dans leur propreté européenne, et les ciels chargés de bombardiers et les ciels intacts, avec la provocante insouciance des nuages, des oiseaux, du soleil… Il y pensa souvent, conscient que ce flux désordonné de la vie et de la mort, de la beauté et de l'horreur devait avoir une signification cachée, une clef qui les aurait rythmées dans quelque harmonie tragique et lumineuse.

Mais tout restait accidentel, comme cette explosion qui projeta, un jour, leur voiture hors de la route, l'assourdit, l'obligea à porter le général contusionné, à piétiner de longues heures à travers une forêt humide, striée de petits courants d'eau glaciale.



45 из 72