
Après ces quelques tours de piste, la réflexion retombe dans l'obtuse bonhomie du présent et se tait, impuissante. Ces belles formules expliquent tout et n'expliquent rien. Elles s'effacent devant l'évidence de cette nuit, de cette masse endormie qui dégage une odeur de manteaux mouillés, de corps las, d'alcool cuvé et de conserves tièdes. D'ailleurs comment juger ce vieillard sur son journal déplié, cet être touchant dans sa résignation, insupportable pour la même raison, cet homme qui a certainement traversé les deux grandes guerres de l'empire, survécu aux répressions, aux famines, et qui ne pense même pas avoir mérité mieux que cette couche sur le sol couvert de crachats et de mégots? Et cette jeune mère qui vient de s'endormir et, de madone, est devenue une idole de bois aux yeux bridés, aux traits de bouddha? Si je les réveillais et les interrogeais sur leur vie, ils déclareraient sans broncher que le pays où ils vivent est un paradis, à quelques retards de train près. Et si soudain le haut-parleur annonçait d'une voix d'acier le début d'une guerre, toute cette masse s'ébranlerait, prête à vivre cette guerre comme allant de soi, prête à souffrir, à se sacrifier, avec une acceptation toute naturelle de la faim, de la mort ou de la vie dans la boue de cette gare, dans le froid des plaines qui s'étendent derrière les rails.
Je me dis qu'une telle mentalité a un nom. Un terme que j'ai entendu récemment dans la bouche d'un ami, auditeur clandestin des radios occidentales. Une appellation que j'ai sur le bout de la langue et que seule la fatigue m'empêche de reproduire. Je me secoue et le mot, lumineux et définitif, éclate: «Homo sovieticus!»
Sa puissance jugule l'amas opaque des vies autour de moi. «Homo sovieticus» recouvre entièrement cette stagnation humaine, jusqu'à son moindre soupir, jusqu'au grincement d'une bouteille sur le bord d'un verre, jusqu'aux pages de la Pravda sous le corps maigre de ce vieillard dans son manteau usé, ces pages remplies de comptes-rendus de performances et de bonheur.
