Avec une délectation puérile, je passe un moment à jouer: le mot, véritable mot-clef, oui une clef! glisse dans toutes les serrures de la vie du pays, parvient à percer le secret de tous les destins. Et même le secret de l'amour, tel qu'il est vécu dans ce pays, avec son puritanisme officiel et, contrebande presque tolérée, cette prostituée qui exerce son métier à quelques mètres des grands panneaux à l'effigie de Lénine et aux mots d'ordre édifiants…

Avant de m'endormir, j'ai le temps de constater que la maîtrise de ce mot magique me sépare de la foule. Je suis comme eux, certes, mais je peux nommer notre condition humaine et, par conséquent, y échapper. Le faible roseau, mais qui se sait tel, donc… «La vieille et hypocrite astuce de l'intelligentsia…», souffle en moi une voix plus lucide, mais le confort mental que m'offre l' «Homo sovieticus» fait vite taire cette contestation.


La musique! Cette fois, j'ai le temps de saisir l'écho des dernières notes, comme un fil de soie à la sortie du chas. Je reste quelques instants sans bouger, guettant une nouvelle sonorité au milieu de la torpeur des corps endormis. Je sais maintenant que je n'ai pas rêvé, j'ai même à peu près compris d'où venait la musique. Ce n'était d'ailleurs que de brefs éveils de clavier, très espacés, assourdis par l'encombrement des couloirs, effacés par les ronflements.

Je regarde ma montre: trois heures et demie. Plus que l'heure et le lieu où naît cette musique, c'est son détachement qui me surprend. Elle rend parfaitement inutile ma colère philosophique d'il y a quelques minutes. Sa beauté n'invite pas à fuir l'odeur des conserves et de l'alcool qui stagne au-dessus de l'amoncellement des dormeurs. Elle marque tout simplement une frontière, esquisse un autre ordre des choses. Tout s'éclaire soudain d'une vérité qui se passe de mots: cette nuit égarée dans un néant de neige, une centaine de passagers recroquevillés – chacun paraissant souffler tout doucement sur l'étincelle fragile de sa vie -, cette gare aux quais disparus, et ces notes qui s'instillent comme des instants d'une nuit tout autre.



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