Le bout de celui-ci, résultat d’une de ces opérations de chirurgie faciale qu’on pratiquait sur les « gueules cassées », pointe, rond, rouge, caricatural. Roehm est là, pourtant, avec quelque chose de poupin dans cette physionomie violente et rude. Il est là, entouré de beaux jeunes gens aux joues lisses, aux yeux doux, aux profils de médailles, aux mains soignées, serrés dans leurs uniformes bien coupés. Roehm est là, avec son visage difficile à supporter, un visage animal, là debout, avec son ventre proéminent que semble mal contenir le baudrier des S.A.

Lui, il fixe ses interlocuteurs avec audace et insolence, avec l’autorité du Chef, du maître qu’il est, avec tranquillité et orgueil. « Je suis soldat dit-il, je considère le monde de mon point de vue de soldat, c’est-à-dire d’un point de vue volontairement militaire. Ce qu’il y a d’important pour moi dans un mouvement c’est l’élément militaire. »

Son visage, ses balafres ce sont ses preuves, ses décorations, la signature de sa vie. 1908, sous-lieutenant. 1914, le voici en Lorraine, officier sur le front, officier de troupe entraînant les soldats dans la boue, le froid et le fer. Le 2 juin 1916, capitaine, il part à l’assaut de l’ouvrage de Thiaumont, l’une des fortifications de la ceinture de Verdun. Blessé gravement, le voici enlaidi, confirmé dans sa peau pour cette vocation militaire. Front roumain, front français, l’armistice et la honte. Il est avec le colonel von Epp de ces hommes des Freikorps, les corps francs, qui luttent pour ne pas avoir combattu en vain pendant quatre ans. Officier de la petite armée de l’armistice, il organise les Gardes Civiques bavaroises pour écraser les « rouges », ces spartakistes persuadés qu’ils peuvent rééditer dans l’Allemagne vaincue et humiliée la révolution russe. Roehm des années 20, dans le brouillard des hivers bavarois, armant ces milices de l’ordre. Il entre pour le compte de l’armée au Parti Ouvrier Allemand, le futur parti nazi.



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