
Au bord du Rhin, alors que la nuit s’étend sur l’Allemagne, cette nuit d’été, court intervalle sombre entre des chaleurs éclatantes, le Chancelier Hitler sait que chaque minute compte. Peut-être parle-t-il pour laisser sa réflexion cheminer, couverte, en lui-même. Peut-être est-il là, loin de l’agitation des villes de la Ruhr, loin aussi de la lourdeur compassée des fastes officiels berlinois, là sur cette terrasse enveloppée par les senteurs rhénanes, parce qu’en lui, la décision doit surgir, décision qui sera brutale comme un couperet, brûlante comme un fer rouge dans la chair vive. À moins que, déjà, les ordres n’aient été donnés et que cet entracte au bord du Rhin ne soit qu’un dernier répit laissé aux victimes désignées déjà, pour endormir leur méfiance !
Brückner passe la commande du souper, puis il se lève, demande le téléphone. Le Chancelier le suit du regard. À nouveau, c’est la tension qui se lit sur son visage. Il se tasse dans le fauteuil qui fait face au panorama, la tête enfoncée dans les épaules, et celles-ci soulevées légèrement, avec un air de malade qui a froid. Il se tait, méditatif. Parfois, un curieux s’avance prudemment jusqu’aux abords de la terrasse pour voir le Führer. Des S.S. et des inspecteurs vêtus de longs manteaux de cuir sont là qui veillent. On s’écarte. L’homme frêle assis, enveloppé dans la légère nuit d’été, est au centre des regards, au coeur de l’Allemagne, et il paraît être absent. Immobile, le menton dans la main, le visage légèrement bouffi, ses cheveux noirs plaqués, il est un homme quelconque, pensif.
