
Ils étaient devenus moins que des sauvages, car ils avaient oublié jusqu’à leur destinée d’homme.
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Durant sa courte existence d’une vingtaine d’années peut-être, Burl n’avait jamais songé à se demander ce que son père ou son grand-père avait pu penser du monde dans lequel il vivait. Il s’était encore moins demandé ce qu’en avait pensé son lointain aïeul lorsque la fusée de sauvetage l’avait débarqué sur la planète sans nom. Burl n’avait d’ailleurs jamais entendu parler de fusée de sauvetage ni de l’Icare.
En fait, le jeune homme pensait rarement. Quand il lui arrivait de réfléchir, c’était pour trouver un moyen d’échapper à un danger immédiat. Lorsque l’horreur ne vous talonnait pas, mieux valait ne pas réfléchir. Car il n’y avait pas grand-chose d’autre que l’horreur à quoi penser.
Pour le moment, Burl avançait avec précaution sur un tapis de champignons brunâtres. Il rampait furtivement vers le ruisseau qu’il ne connaissait que sous le terme générique d’« eau ». Au-dessus de lui, de gros champignons vénéneux, trois fois plus hauts qu’un homme, lui cachaient le ciel gris. Sur leurs tiges, larges d’un mètre, d’autres champignons s’agrippaient, parasites de ces cryptogames qui avaient autrefois été eux-mêmes des parasites.
Burl constituait un spécimen assez représentatif des descendants de l’équipage de l’Icare. Son unique vêtement, enroulé autour de son corps, était l’aile d’un gros papillon tué au moment où il sortait de son cocon. La peau du jeune homme était claire, sans trace de hâle. Il n’avait jamais vu le soleil. Il ne connaissait qu’un ciel gris, dissimulé parfois par des champignons géants ou par les choux gigantesques qui étaient la seule verdure de son univers. Pour lui, un paysage normal était constitué de mousses pâles et fantastiques, de moisissures difformes et de levures colossales.
