
– Moi, je ne te quitterai jamais.
Elle haussa un peu les épaules:
– N’es-tu pas assez fort pour marcher seul? C’est tout seul que chacun de nous doit gagner Dieu.
– Mais c’est toi qui me montres la route.
– Pourquoi veux-tu chercher un autre guide que le Christ?… Crois-tu que nous soyons jamais plus près l’un de l’autre que lorsque, chacun de nous deux oubliant l’autre, nous prions Dieu?
– Oui, de nous réunir, interrompis-je; c’est ce que je lui demande chaque matin et chaque soir.
– Est-ce que tu ne comprends pas ce que peut être la communion en Dieu?
– Je la comprends de tout mon cœur: c’est se retrouver éperdument dans une même chose adorée. Il me semble que c’est précisément pour te retrouver que j’adore ce que je sais que tu adores aussi.
– Ton adoration n’est point pure.
– Ne m’en demande pas trop. Je ferais fi du ciel si je ne devais pas t’y retrouver.
Elle mit un doigt sur ses lèvres et un peu solennellement:
– «Recherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice.»
En transcrivant nos paroles, je sens bien qu’elles paraîtront peu enfantines à ceux qui ne savent pas combien sont volontiers graves les propos de certains enfants. Qu’y puis-je? Chercherai-je à les excuser? Pas plus que je ne veux les farder pour les faire paraître plus naturelles.
Nous nous étions procuré les Évangiles dans le texte de la Vulgate et en savions par cœur de longs passages. Sous prétexte d’aider son frère, Alissa avait appris avec moi le latin; mais plutôt, je suppose, pour continuer de me suivre dans mes lectures. Et, certes, à peine osais-je prendre goût à une étude où je savais qu’elle ne m’accompagnerait pas. Si cela m’empêcha parfois, ce ne fut pas, comme on pourrait le croire, en arrêtant l’élan de mon esprit; au contraire, il me semblait qu’elle me précédât partout librement. Mais mon esprit choisissait ses voies selon elle, et ce qui nous occupait alors, ce que nous appelions: pensée, n’était souvent qu’un prétexte à quelque communion plus savante qu’un déguisement du sentiment, qu’un revêtement de l’amour.
