
– Tu veux que le bonheur la surprenne.
– Non! ce n’est pas cela. Mais j’ai peur… de lui faire peur, comprends-tu?… J’ai peur que cet immense bonheur, que j’entrevois, ne l’effraie! – Un jour, je lui ai demandé si elle souhaitait voyager. Elle m’a dit qu’elle ne souhaitait rien, et qu’il lui suffisait de savoir que ces pays existaient, qu’ils étaient beaux, qu’il était permis à d’autres d’y aller…
– Toi, Jérôme, tu désires voyager?
– Partout! la vie tout entière m’apparaît comme un long voyage – avec elle, à travers les livres, les hommes, les pays… Songes-tu à ce que signifient ces mots: lever l’ancre?
– Oui; j’y pense souvent, murmura-t-elle. Mais moi qui l’écoutais à peine et qui laissais tomber à terre ses paroles comme de pauvres oiseaux blessés, je reprenais:
– Partir la nuit; se réveiller dans l’éblouissement de l’aurore: se sentir tous deux seuls sur l’incertitude des flots…
– Et l’arrivée dans un port que tout enfant déjà l’on avait regardé sur les cartes; où tout est inconnu… Je t’imagine sur la passerelle, descendant du bateau avec Alissa appuyée à ton bras.
– Nous irions vite à la poste, ajoutai-je en riant, réclamer la lettre que Juliette nous aurait écrite…
– … de Fongueusemare, où elle serait restée, et qui vous apparaîtrait tout petit, tout triste et tout loin…
Sont-ce là précisément ses paroles? je ne puis l’affirmer, car, je vous le dis, j’étais si plein de mon amour qu’à peine entendais-je, auprès, quelque autre expression que la sienne.
Nous arrivions près du rond-point; nous allions revenir sur nos pas, quand, sortant de l’ombre, Alissa se montra tout à coup. Elle était si pâle que Juliette se récria.
