
– Ce n’est pas d’elle que je me défie…
Nous marchions lentement. Nous étions parvenus à ce point du jardin d’où j’avais naguère involontairement entendu la conversation qu’Alissa avait eue avec son père. Il me vint brusquement à la pensée que peut-être Alissa, que j’avais vue sortir dans le jardin, était assise dans le rond-point et qu’elle pouvait également bien nous entendre; la possibilité de lui faire écouter ce que je n’osais lui dire directement me séduisit aussitôt; amusé par mon artifice, haussant la voix:
– Oh! m’écriai-je, avec cette exaltation un peu pompeuse de mon âge, et prêtant trop d’attention à mes paroles pour entendre à travers celles de Juliette tout ce qu’elle ne disait pas… Oh! si seulement nous pouvions, nous penchant sur l’âme qu’on aime, voir en elle, comme en un miroir, quelle image nous y posons! lire en autrui comme en nous-mêmes, mieux qu’en nous-mêmes! Quelle tranquillité dans la tendresse! Quelle pureté dans l’amour!…
J’eus la fatuité de prendre pour un effet de mon médiocre lyrisme le trouble de Juliette. Elle cacha brusquement sa tête sur mon épaule:
– Jérôme! Jérôme! Je voudrais être sûre que tu la rendras heureuse! Si par toi aussi elle devait souffrir, je crois que je te détesterais.
– Mais, Juliette, m’écriai-je, l’embrassant et relevant son front, je me détesterais moi-même. Si tu savais!… mais c’est pour mieux ne commencer qu’avec elle ma vie que je ne veux pas encore décider de ma carrière! mais je suspends tout mon avenir après elle! mais, tout ce que je pourrais être sans elle, je n’en veux pas…
– Qu’est-ce qu’elle dit lorsque tu lui parles de cela?
– Mais je ne lui parle jamais de cela! Jamais; c’est aussi pour cela que nous ne nous fiançons pas encore; jamais il n’est question de mariage entre nous, ni de ce que nous ferons ensuite. Ô Juliette! la vie avec elle m’apparaît tellement belle que je n’ose pas… comprends-tu cela? que je n’ose pas lui en parler.
