– Non, mais que tu ne veux pas épouser un viticulteur.


Elle haussa les épaules:


– Ce sont des raisons qui n’ont pas cours dans l’esprit de ma tante… Laissons cela. – Alissa t’a écrit?


Elle parlait avec une volubilité extrême et semblait dans une grande agitation. Je lui tendis la lettre d’Alissa, qu’elle lut en rougissant beaucoup. Je crus distinguer un accent de colère dans sa voix quand elle me demanda:


– Alors, qu’est-ce que tu vas faire?


– Je ne sais plus, répondis-je. À présent que je suis ici, je sens que j’aurais plus facilement fait d’écrire, et je me reproche déjà d’être venu. Tu comprends ce qu’elle a voulu dire?


– Je comprends qu’elle veut te laisser libre.


– Mais est-ce que j’y tiens, moi, à ma liberté? Et tu comprends pourquoi elle m’écrit cela?


Elle répondit: Non, si sèchement que, sans du tout pressentir la vérité, du moins me persuadai-je dès cet instant que Juliette n’en était peut-être pas ignorante. – Puis, brusquement, tournant sur elle-même à un détour de l’allée que nous suivions:


– À présent, laisse-moi. Ce n’est pas pour causer avec moi que tu es venu. Nous sommes depuis bien trop longtemps ensemble.


Elle s’enfuit en courant vers la maison et un instant après je l’entendis au piano.


Quand je rentrai dans le salon, elle causait, sans s’arrêter de jouer, mais indolemment à présent et comme improvisant au hasard, avec Abel qui était venu la rejoindre. Je les laissai. J’errai assez longtemps dans le jardin à la recherche d’Alissa.


Elle était au fond du verger, cueillant au pied d’un mur les premiers chrysanthèmes qui mêlaient leur parfum à celui des feuilles mortes de la hêtraie. L’air était saturé d’automne. Le soleil ne tiédissait plus qu’à peine les espaliers, mais le ciel était orientalement pur. Elle avait le visage encadré, caché presque au fond d’une grande coiffe zélandaise qu’Abel lui avait rapportée de voyage et qu’elle avait mise aussitôt.



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