Elle ne se retourna pas d’abord à mon approche, mais un léger tressaillement qu’elle ne put réprimer m’avertit qu’elle avait reconnu mon pas; et déjà je me raidissais, m’encourageais contre ses reproches et la sévérité qu’allait faire peser sur moi son regard. Mais lorsque je fus assez près, comme craintivement je ralentissais déjà mon allure, elle, sans d’abord tourner le front vers moi, mais le gardant baissé comme fait un enfant boudeur, tendit vers moi, presque en arrière, la main qu’elle avait pleine de fleurs, semblant m’inviter à venir. Et comme, au contraire, par jeu, à ce geste, je m’arrêtais, elle, se retournant enfin, fit vers moi quelques pas, relevant son visage, et je le vis plein de sourire. Éclairé par son regard, tout me parut soudain de nouveau simple, aisé, de sorte que, sans effort et d’une voix non changée, je commençai:


– C’est ta lettre qui m’a fait revenir.


– Je m’en suis bien doutée, dit-elle, puis, émoussant par l’inflexion de sa voix l’aiguillon de sa réprimande: – et c’est bien là ce qui me fâche. Pourquoi as-tu mal pris ce que je disais? C’était pourtant bien simple… (Et déjà tristesse et difficulté ne m’apparaissaient plus en effet qu’imaginaires, n’existaient plus qu’en mon esprit.) Nous étions heureux ainsi, je te l’avais bien dit, pourquoi t’étonner que je refuse lorsque tu me proposes de changer?


En effet, je me sentais heureux auprès d’elle, si parfaitement heureux que ma pensée allait chercher à ne différer plus en rien de la sienne; et déjà je ne souhaitais plus rien au delà de son sourire, et que de marcher avec elle, ainsi, dans un tiède chemin bordé de fleurs, en lui donnant la main.


– Si tu le préfères, lui dis-je gravement, résignant d’un coup tout autre espoir et m’abandonnant au parfait bonheur de l’instant, – si tu le préfères, nous ne nous fiancerons pas. Quand j’ai reçu ta lettre, j’ai bien compris du même coup que j’étais heureux, en effet, et que j’allais cesser de l’être. Oh! rends-moi ce bonheur que j’avais; je ne puis pas m’en passer. Je t’aime assez pour t’attendre toute ma vie; mais, que tu doives cesser de m’aimer ou que tu doutes de mon amour, Alissa, cette pensée m’est insupportable.



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