Je portais alors une sorte de vareuse à grand col, que ma tante commence de chiffonner.


– Les cols marins se portent beaucoup plus ouverts! dit-elle en faisant sauter un bouton de chemise. – Tiens! regarde si tu n’es pas mieux ainsi! – et, sortant son petit miroir, elle attire contre le sien mon visage, passe autour de mon cou son bras nu, descend sa main dans ma chemise entr’ouverte, demande en riant si je suis chatouilleux, pousse plus avant… J’eus un sursaut si brusque que ma vareuse se déchira; le visage en feu, et tandis qu’elle s’écriait:


– Fi! le grand sot! – je m’enfuis; je courus jusqu’au fond du jardin; là, dans un petit citerneau du potager, je trempai mon mouchoir, l’appliquai sur mon front, lavai, frottai mes joues, mon cou, tout ce que cette femme avait touché.


Certains jours, Lucile Bucolin avait «sa crise». Cela la prenait tout à coup et révolutionnait la maison. Miss Ashburton se hâtait d’emmener et d’occuper les enfants; mais on ne pouvait pas, pour eux, étouffer les cris affreux qui partaient de la chambre à coucher ou du salon. Mon oncle s’affolait, on l’entendait courir dans les couloirs, cherchant des serviettes, de l’eau de Cologne, de l’éther; le soir, à table, où ma tante ne paraissait pas encore, il gardait une mine anxieuse et vieillie.


Quand la crise était à peu près passée, Lucile Bucolin appelait ses enfants auprès d’elle; du moins Robert et Juliette; jamais Alissa. Ces tristes jours, Alissa s’enfermait dans sa chambre, où parfois son père venait la retrouver; car il causait souvent avec elle.


Les crises de ma tante impressionnaient beaucoup les domestiques. Un soir que la crise avait été particulièrement forte et que j’étais resté avec ma mère, consigné dans sa chambre d’où l’on percevait moins ce qui se passait au salon, nous entendîmes la cuisinière courir dans les couloirs en criant:


– Que Monsieur descende vite, la pauvre Madame est en train de mourir!



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