
Mon oncle était monté dans la chambre d’Alissa; ma mère sortit à sa rencontre. Un quart d’heure après, comme tous deux passaient sans y faire attention devant les fenêtres ouvertes de la chambre où j’étais resté, me parvint la voix de ma mère:
– Veux-tu que je te dise, mon ami: tout cela, c’est de la comédie. – Et plusieurs fois, séparant les syllabes: de la co-mé-die.
Ceci se passait vers la fin des vacances, et deux ans après notre deuil. Je ne devais plus revoir longtemps ma tante. Mais avant de parler du triste événement qui bouleversa notre famille, et d’une petite circonstance qui, précédant de peu le dénouement, réduisit en pure haine le sentiment complexe et indécis encore que j’éprouvais pour Lucile Bucolin, il est temps que je vous parle de ma cousine.
Qu’Alissa Bucolin fût jolie, c’est ce dont je ne savais m’apercevoir encore; j’étais requis et retenu près d’elle par un charme autre que celui de la simple beauté. Sans doute, elle ressemblait beaucoup à sa mère; mais son regard était d’expression si différente que je ne m’avisai de cette ressemblance que plus tard. Je ne puis décrire un visage; les traits m’échappent, et jusqu’à la couleur des yeux; je ne revois que l’expression presque triste déjà de son sourire et que la ligne de ses sourcils, si extraordinairement relevés au-dessus des yeux, écartés de l’œil en grand cercle. Je n’ai vu les pareils nulle part… si pourtant: dans une statuette florentine de l’époque de Dante; et je me figure volontiers que Béatrix enfant avait des sourcils très largement arqués comme ceux-là. Ils donnaient au regard, à tout l’être, une expression d’interrogation à la fois anxieuse et confiante, – oui, d’interrogation passionnée. Tout, en elle, n’était que question et qu’attente… Je vous dirai comment cette interrogation s’empara de moi, fit ma vie.
Juliette cependant pouvait paraître plus belle; la joie et la santé posaient sur elle leur éclat; mais sa beauté, près de la grâce de sa sœur, semblait extérieure et se livrer à tous d’un seul coup.
