
Deux hypothèses sont envisageables: ou bien l'usurpateur est seulement quelqu'un qui me ressemble, tel un jumeau, et Pierre Garin risque de se trahir, de nous trahir, avant que le malentendu ne se révèle; ou bien le voyageur est vraiment moi, c'est-à-dire ma véritable duplication, et, dans ce cas… Mais non! Une pareille supposition n'est pas réaliste. Que j'aie, dans mon enfance bretonne, au pays des sorcières, des revenants et des fantômes en tout genre, souffert de troubles identitaires considérés comme graves par certains docteurs, c'est une chose. C'en serait une tout autre de m'imaginer avec sérieux, trente ans plus tard, victime d'un maléfique enchantement. De toute manière, il faut que je sois le premier que Pierre Garin apercevra.
La gare de Lichtenberg est en ruine, et je m'y trouve encore plus désorienté du fait que j'ai l'habitude de Zoo-Bahnhof, dans la partie ouest de l'ancienne capitale. Descendu parmi les premiers de mon train néfaste, empoisonné par les vapeurs sulfureuses, dont je constate à ce moment qu'il va continuer sa route vers le nord (jusqu'à Stralsund et Sassnitz, sur la Baltique), j'emprunte le souterrain qui donne accès aux différentes voies et, dans ma précipitation, je me trompe de sens. Il n'y a heureusement qu'une seule sortie, je reviens donc du bon côté où, bénissant le ciel, je reconnais tout de suite Pierre Garin, en haut des marches, toujours flegmatique d'apparence en dépit de notre retard considérable sur l'horaire affiché.
