Mais j'étais remonté aussitôt dans le train maudit, peuplé de ressouvenirs et de spectres, où les passagers dans leur ensemble ne paraissaient là que pour me détruire. La mission dont j'étais investi m'interdisait de quitter le convoi à la première petite station. Il me fallait demeurer entre ces six hommes malveillants qui ressemblaient à des croque-morts, dans ce wagon puant le soufre, jusqu'à la gare de Berlin-Lichtenberg où m'attendait celui qui se fait appeler Pierre Garin. Un nouvel aspect de mon absurde situation m'est alors apparu. Si le voyageur arrive avant moi dans le hall de la gare, Pierre Garin va évidemment se diriger vers lui pour l'accueillir, avec d'autant plus d'assurance qu'il ne sait pas encore que le nouvel Henri Robin porte une moustache…

Deux hypothèses sont envisageables: ou bien l'usurpateur est seulement quelqu'un qui me ressemble, tel un jumeau, et Pierre Garin risque de se trahir, de nous trahir, avant que le malentendu ne se révèle; ou bien le voyageur est vraiment moi, c'est-à-dire ma véritable duplication, et, dans ce cas… Mais non! Une pareille supposition n'est pas réaliste. Que j'aie, dans mon enfance bretonne, au pays des sorcières, des revenants et des fantômes en tout genre, souffert de troubles identitaires considérés comme graves par certains docteurs, c'est une chose. C'en serait une tout autre de m'imaginer avec sérieux, trente ans plus tard, victime d'un maléfique enchantement. De toute manière, il faut que je sois le premier que Pierre Garin apercevra.

La gare de Lichtenberg est en ruine, et je m'y trouve encore plus désorienté du fait que j'ai l'habitude de Zoo-Bahnhof, dans la partie ouest de l'ancienne capitale. Descendu parmi les premiers de mon train néfaste, empoisonné par les vapeurs sulfureuses, dont je constate à ce moment qu'il va continuer sa route vers le nord (jusqu'à Stralsund et Sassnitz, sur la Baltique), j'emprunte le souterrain qui donne accès aux différentes voies et, dans ma précipitation, je me trompe de sens. Il n'y a heureusement qu'une seule sortie, je reviens donc du bon côté où, bénissant le ciel, je reconnais tout de suite Pierre Garin, en haut des marches, toujours flegmatique d'apparence en dépit de notre retard considérable sur l'horaire affiché.



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