Ce serait donc un étranger au pays, un «duchentil» comme on dit en Bretagne (origine probable: tud-gentil, gens du dehors). Mais en cette saison, les enfants des éventuels touristes ou voyageurs ont regagné depuis longtemps leurs écoles citadines… Chaque fois qu'il a disparu derrière les blocs de granit marquant une avancée de la lande, et que j'ai moi-même à sa suite emprunté le passage plus étroit et glissant sur les pierres plates garnies de goémons châtains, je le retrouve dans l'anse prochaine, dansant sur la grève sans cesser de maintenir entre nous un constant intervalle, même si je ralentis ou accélère, un peu plus flou seulement à mesure que le jour baisse. On n'y voit presque plus rien quand je double la maisonnette dite du douanier, qui n'est plus entretenue et d'où personne ne surveille plus les pilleurs d'épaves. Cette fois-ci, je cherche en vain mon éclaireur, à la distance où il aurait dû reparaître. Le djinn gesticulant s'est bel et bien évanoui dans la bruine.

Et voilà que, brusquement, je me trouve à trois pas de lui. Il s'est assis sur un gros caillou que j'identifie aussitôt, à son galbe accueillant, pour m'y être souvent reposé, moi aussi. Instinctivement, je me suis arrêté, indécis, craignant de passer si près de l'intrus. Mais il s'est alors tourné vers moi et je n'ai pas osé ne pas reprendre ma route, d'un pas peut-être un peu plus hésitant, baissant la tête pour éviter de rencontrer son regard. Il avait le genou droit couronné d'une croûte noirâtre, à la suite sans doute d'une chute récente dans les rochers. Je m'étais fait, l'avant-veille, cette même écorchure. Et je n'ai pas pu m'empêcher, dans mon trouble, de relever les yeux vers son visage. Il présentait une expression de sympathie un peu inquiète, attentive en tout cas, légèrement incrédule. Et aucune hésitation ne demeurait possible: c'était bien moi. Il faisait noir à présent. Sans demander mon reste, je me suis lancé dans une course éperdue.

J'avais de nouveau, aujourd'hui, usé de cette lâche ressource, la fuite.



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