Les deux archers ne sont pas exactement côte à côte, mais décalés d'un demi-pas, pour donner plus d'aisance à leur tir. Ils ont le menton levé, guettant quelque danger venu de l'horizon. Leur costume modeste – une sorte de pagne raide et court, sans rien qui protège la poitrine – laisse supposer qu'ils seraient de condition inférieure, non patricienne.

Entre eux et le conducteur du char, une jeune femme aux seins nus est assise sur des coussins, dans une posture qui rappelle la Lorelei, ou la petite sirène de Copenhague. Les grâces encore adolescentes de son visage comme de son corps s'allient à une mine altière, presque dédaigneuse. Est-ce l'idole vivante du temple, offerte pour un soir à l'admiration des foules prosternées? Est-ce une princesse prisonnière, que son ravisseur emmène par la force vers des noces contre nature? Est-ce une enfant gâtée dont l'indulgent papa veut distraire l'ennui par cette promenade en voiture découverte, lancée à vive allure dans l'accablante chaleur de la nuit d’été?

Mais voici qu'un homme apparaît, sur la place déserte, comme s'il sortait des impressionnants décombres du Théâtre Royal. Et d'un seul coup se volatilisent la touffeur nocturne des Orients rêvés, le palais d'or du sacrifice, les foules en extase, le char flamboyant de l'éros mythologique… La haute silhouette de celui qui doit être X se trouve encore grandie par un long manteau ajusté, de teinte très sombre, dont la partie inférieure (sous une martingale qui marque la taille) s'évase pendant la marche, grâce à des plis creux dans la lourde étoffe, les bottes vernies de cavalier surgissant alors l'une après l'autre jusqu'au revers, à chaque enjambée. Il se dirige d'abord vers mon poste d'observation, où, bien en retrait, je demeure dans l'ombre; puis, à mi-chemin, il exécute une lente volte sur lui-même, balayant d'un regard intrépide les alentours, mais sans s'attarder; et aussitôt, obliquant vers sa droite, il s'avance d'un pas résolu vers le socle de nouveau inoccupé, en attente, dirait-on.



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