«Au cours de l'interminable trajet en chemin de fer, qui, à partir d'Eisenach, me conduisait vers Berlin à travers la Thuringe et la Saxe en ruines, j'ai, pour la première fois depuis fort longtemps, aperçu cet homme que j'appelle mon double, pour simplifier, ou bien mon sosie, ou encore et d'une manière moins théâtrale: le voyageur. Mon train avançait à un rythme incertain et discontinu, etc., etc.

A onze heures cinquante, après avoir soufflé les trois bougies, je me suis installé sur le fauteuil au siège éventré, devant l'embrasure béante de l'autre pièce. Les jumelles de guerre, comme l'avait prédit Pierre Garin, ne m'étaient d'aucun secours. La lune, plus haute dans le ciel, brillait maintenant d'un éclat cru, rigoureux, sans pitié. Je regardais le socle vacant, au milieu de la place, et un groupe en bronze hypothétique m'apparaissait peu à peu, dans une espèce d'évidence, qui projetait une ombre noire étonnamment nette, eu égard à sa fine ciselure, sur une zone bien aplanie du sol blanchâtre. Il s'agit là, selon toute apparence, d'un char antique tiré au grand galop par deux chevaux nerveux, aux crinières jaillissant en mèches folles dans le vent, sur lequel ont pris place plusieurs personnages, probablement emblématiques, dont les poses sans naturel ne s'accordent guère avec la vitesse supposée de la course. Debout à l'avant, brandissant un long fouet de cocher avec sa lanière serpentine au-dessus des croupes, celui qui conduit l'attelage est un vieillard à la noble stature, couronné d'un diadème. Ce pourrait être une représentation du roi Frédéric en personne, mais le monarque est ici vêtu d'une toge hellénique (laissant l'épaule droite découverte) dont les pans volent autour de lui en harmonieuses ondulations.

A l'arrière, se tiennent deux jeunes hommes campés sur des jambes solides, un peu écartées, bandant chacun la corde d'un arc de dimension imposante, flèches pointées l'une vers l'avant droit, l'autre vers l'avant gauche, formant entre elles un angle d'environ trente degrés.



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