
En tout état de cause, un sommeil artificiellement provoqué rendrait plus compréhensible ce fait troublant, peu conforme à l'expérience, qu'un cambrioleur nocturne n'ait pas réveillé le dormeur. Celui-ci, dans l'espoir de rétablir une activité normale dans son cerveau égaré, engourdi, aussi cotonneux que ses articulations au contraire sont raides, va jusqu'au cabinet de toilette pour se passer de l'eau froide sur le visage. Malheureusement, les têtes de robinet tournent à vide, ce matin, sans qu'il s'écoule la moindre goutte. Toute la tuyauterie a même l'air d'être à sec depuis longtemps.
Ascher, comme l'ont surnommé ses collègues du service central, en prononçant Achères, petite commune de Seine-et-Oise où se situe l'antenne censément secrète dont il dépend, Ascher (ce qui voudrait dire, en allemand, l'homme couleur de cendre) redresse son visage vers le miroir fêlé, audessus du lavabo. C'est à peine s'il se reconnaît: ses traits sont brouillés, ses cheveux hirsutes, et sa fausse moustache n'est plus en place; à demi soulevée du côté droit, elle pend, légèrement de travers. Au lieu de la recoller, il décide de l'ôter complètement. Elle est, tout compte fait, plus ridicule qu'efficace. Il se regarde ensuite à nouveau, et s'étonne devant cette figure anonyme, sans caractère, malgré une dissymétrie encore plus accentuée que d'habitude. Il fait quelques pas hésitants, désemparés, et pense alors à vérifier le contenu de sa grosse sacoche, qu'il vide entièrement, pièce à pièce, sur la table de cette chambre inhospitalière où il a dormi. Rien ne semble manquer, et la soigneuse ordonnance des choses est bien celle dont il reconnaît être l'auteur.
