Pourquoi en aurait-il peur? Mais, comme il s'apprête à frapper au panneau de bois, une tempête d'imprécations se déchaîne soudain à l'intérieur, dans un allemand guttural très peu berlinois, où il identifie cependant le mot «Mörder» qui revient à plusieurs reprises, hurlé de plus en plus fort. Ascher saisit sa lourde sacoche par la poignée de cuir et se met précipitamment, bien qu'avec prudence, à descendre une à une les marches de l'escalier sans lumière, en se tenant à la rampe comme il a fait cette nuit.

Peut-être à cause du poids de son bagage, dont il a maintenant passé la courroie sur son épaule gauche, la rue Frédéric lui paraît plus longue qu'il ne l'aurait cru. Et, bien entendu, émergeant au milieu des ruines, les rares bâtiments restés debout, troués néanmoins et rhabillés de multiples réparations provisoires, ne comportent aucun café ni auberge où il aurait pu prendre quelque réconfort, ne serait-ce qu'un verre d'eau. On n'aperçoit pas d'ailleurs le moindre magasin de quoi que ce soit, sinon un volet de tôle, çà et là, qui ne doit pas avoir été relevé depuis plusieurs années. Et personne n'apparaît, sur toute la longueur de la rue, non plus que dans les artères latérales qu'elle coupe à angle droit, pareillement détruites et désertes. Pourtant, les quelques fragments d'immeubles rafistolés qui subsistent sont habités sans aucun doute, puisqu'on y distingue des gens immobiles qui observent du haut de leurs fenêtres, derrière les vitrages sales plus ou moins remis en état, cet étrange voyageur solitaire dont la mince silhouette s'avance au milieu de la chaussée sans voitures, entre les pans de murs et les amoncellements de gravats, une sacoche en cuir noir verni, anormalement épaisse et rigide, accrochée à l'épaule et battant sur la hanche, obligeant l'homme à courber le dos sous sa charge incongrue.

Ascher arrive enfin au poste de garde, dix mètres avant la chicane en barbelés rébarbatifs qui marque la frontière.



26 из 146