
Il exhibe le passeport au nom de Boris Wallon, dont le factionnaire allemand sorti à son approche contrôle soigneusement la photographie, puis le visa de la République Démocratique, et enfin celui de la République Fédérale. L'homme en uniforme, fort semblable à un occupant de la dernière guerre, observe sur un ton inquisiteur que les cachets sont bien en règle, mais qu'il y manque un détail essentiel: le tampon d'entrée sur le territoire de la RDA. Le voyageur regarde à son tour la page incriminée, fait semblant de chercher ce tampon qui n'a pourtant aucune chance d'y surgir par miracle, précise être arrivé en empruntant le couloir routier réglementaire Bad Ersfeld-Eisenach (affirmation partiellement exacte), et finit par hasarder qu'un militaire thuringien, pressé ou incompétent, a sans doute omis de l'apposer au passage, qu'il aurait oublié, ou bien qu'il n'avait plus d'encre… Ascher parle avec faconde dans une langue approximative, dont il n'est pas certain que l'autre suive les méandres, ce qui lui semble sans importance. Le principal n'est-il pas d'avoir l'air à l'aise, détendu, insouciant?
«Kein Eintritt, kein Austritt!» tranche laconiquement le factionnaire, logique et buté. Boris Wallon fouille alors ses poches intérieures, comme s'il y cherchait un autre document. Le soldat s'approche, marquant une sorte d'intérêt dont Wallon se risque à interpréter le sens. C'est donc son portefeuille qu'il extrait de sa veste et ouvre. L'autre voit tout de suite que les billets de banque sont des marks de l'Ouest. Un rusé sourire gourmand éclaire ses traits jusque-là peu amènes. «Zwei hundert», annonce-t-il avec simplicité. Deux cents deutsche Mark, c'est un peu cher, pour quelques chiffres et lettres plus ou moins illisibles, qui se trouvent en outre sur les papiers au nom d'Henri Robin, bien rangés dans le double fond de la sacoche. Mais il n'y a plus à présent d'autre solution. Le voyageur fautif redonne donc son passeport au zélé contrôleur, après y avoir glissé ostensiblement les deux grosses coupures exigées. Le soldat disparaît aussitôt dans le bureau de police rudimentaire, boîte préfabriquée assise de guingois parmi les décombres.