Le pseudo-Wallon, lui aussi, se sent soudain différent, léger, disponible, comme en vacances. Autour de lui, sur les trottoirs lavés, il y a des gens qui s'affairent à de paisibles besognes ou bien se hâtent vers un objectif précis, raisonnable et quotidien. Quelques automobiles roulent calmement, en tenant leur droite, sur la chaussée nette de tout débris, souvent des voitures militaires, il faut l'avouer.

Débouchant sur la vaste place circulaire qui porte le nom, inattendu dans cette zone, de Franz Mehring, fondateur avec Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg du mouvement spartakiste, Boris Wallon aperçoit aussitôt une sorte de grande brasserie populaire, où il peut enfin boire une tasse de café, allongé outre mesure, à l'américaine, et demander son chemin. L'adresse qu'il recherche ne présente aucune difficulté: il doit longer le Landwehrkanal vers la gauche en direction de Kreuzberg, que la voie navigable traverse de part en part. La rue Feldmesser, qui prend à angle droit, de nouveau sur la gauche, correspond à un diverticule sans issue de ce même canal, dit de la Défense, dont il est séparé par un court pont métallique, autrefois basculant mais depuis longtemps hors d'usage. La rue est en fait constituée par les deux quais assez étroits, accessibles néanmoins aux voitures, qui bordent de part et d'autre le bras d'eau dormante, auquel des carcasses de vieilles péniches en bois, abandonnées, confèrent un charme triste, nostalgique. Le pavage inégal des berges, dépourvues de trottoir, accentue encore cette sensation d'un monde disparu.

Les maisons, alignées de chaque côté, sont basses et vaguement banlieusardes, avec quelquefois un étage, rarement deux. Elles datent, selon toute vraisemblance, de la fin du siècle dernier ou du début de celui-ci et ont été presque totalement épargnées par la guerre.



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