Juste à l'angle du canal de la Défense et de son embranchement inutilisable, se dresse un petit hôtel particulier sans style notable, mais qui donne une impression d'aisance et même d'un certain luxe vieillot. Une solide grille en ferronnerie doublée à l'intérieur par une épaisse haie de fusains, taillée à hauteur d'homme, empêche de voir le rez-de-chaussée comme aussi la bande exiguë de jardin qui entoure tout le bâtiment. On aperçoit seulement le premier étage avec ses ornements de stuc encadrant les fenêtres, la corniche à prétentions corinthiennes couronnant la façade et le toit d'ardoise à quatre pentes dont l'arête supérieure est soulignée par un faîtage en dentelle de zinc, reliant deux épis chantournés.

A l'inverse de ce que l'on pourrait attendre, la grille ne possède pas d'ouverture donnant vers le Landwehrkanal, mais uniquement vers la tranquille Feldmesserstrasse, dont ce coquet édifice occupe le numéro 2, bien visible sur une plaque d'émail bleu à peine écaillée dans un des angles, au-dessus d'un portail assez pompeux assorti à la clôture. Un panneau en bois verni de fabrication récente, agrémenté d'élégantes volutes peintes à la main qui sont censées reproduire celles de la ferronnerie 1900, affiche une raison sociale laissant supposer qu'un discret magasin est à présent installé dans cette demeure bourgeoise: «DieSirenen der Ostsee» (c'est-à-dire: Les sirènes de la Baltique) calligraphié en caractères gothiques d'imprimerie, avec au-dessous, en lettres latines nettement plus modestes, cette précision: «Puppen und Gliedermädchen, Ankauf und Verkauf» (poupées et mannequins articulés, achat et vente). Wallon se demande avec perplexité quel rapport il peut y avoir entre ce commerce aux connotations éventuellement suspectes, à cause du mot allemand Mädchen, et le raide officier prussien, dont c'est ici le domicile officiel, qui a peut-être été assassiné cette nuit dans le secteur soviétique… ou peut-être pas.



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