Cette histoire drôle du nouvel arrivant qui viole une ourse… Je l'avais entendue plus d'une fois dans ma jeunesse. Un temps décalé de vingt ans. Non, plutôt un temps à l'écart du temps, une coulée de jours rythmée par le crissement des rafales contre la vitre, par le souffle du feu, par la respiration de ces trois personnes endormies, si différentes et si proches, ces deux hommes aux visages brûlés par l'Arctique, cette grande femme aux yeux bridés qui dort dans la pièce voisine. (Quels sont ses rêves? Des rêves tout de neige? Ou bien au contraire, pleins de soleil du Sud?) Le temps nocturne cadencé par le battement de notre sang, dans le bras replié sous la tête, une pulsation chaude perdue au milieu de l'infini blanc, dans les tréfonds du noir cosmique irisé par la phosphorescence boréale.


Le matin ne vint pas. Je fus réveillé par une tempête qui jeta contre les vitres des brassées de flocons et remplit la maison d'une vibration mate. Il me fallut quelques secondes pour comprendre qu'il s'agissait d'un hélicoptère qui venait de se poser tout à côté du Bord. Derrière la porte de la cantine, je vis la lumière et entendis le cliquètement des assiettes et des tasses en aluminium. Les géologues se levèrent avec précipitation et même, me sembla-t-il, une sorte de panique. Le grand Lev se frotta rageusement le visage sous le robinet. Le petit Lev remonta en hâte le ressort de son rasoir…

La porte céda avec un crissement strident de glace rompue et je crus deviner la raison de leur désarroi. En pénétrant dans la maison, l'homme dut se courber et, quand il s'arrêta au milieu de la pièce, son visage se trouva à la hauteur de l'ampoule qui brillait sous le plafond. Il portait une veste de mouton retourné noire, des bottes en peau de renne. Du haut de sa taille, il observa la pièce, nota le désordre laissé par la beuverie de la veille mais ne dit rien, attendant que les deux Lev viennent à lui.



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