
Les seuls endroits où j'eus l'impression d'un véritable retour étaient les couloirs du métro et les passages souterrains transformés en souks de misère. Les vieillards proposaient à la vente des objets qui criaient leur arrachement à un appartement, à une chambre où leur absence formait un vide impossible à combler. Ce n'était pas le joyeux fouillis d'un marché aux puces, mais les vestiges d'existences détruites par les temps nouveaux. Je reconnaissais la faïence usée d'une tasse, la forme du talon de cette paire de chaussures, la marque d'un transistor… Ces débris avaient l'âge de mon enfance. Toute une époque soldée dans ces vieilles mains bleuies par le froid.
Plus que tous les autres changements, plus même que l'étalage obscène de la nouvelle richesse, c'est ce passé humain dispersé qui me frappa. La rapidité fébrile avec laquelle on le faisait disparaître. Ce passé et aussi la beauté de l'enfant maquillée. Mon ignorance de ce qu'on devait faire, dans cette ère nouvelle, pour protéger cette enfant.
La Sibérie me fit oublier ces retrouvailles manquées. Rien ici n'avait encore bougé. Quelques républiques récentes, surgies de la chute de l'empire, avaient juste coloré les cartes géographiques. La terre restait la même: infinie, blanche, indifférente aux rares apparitions d'hommes. Dans la torpeur hivernale, on guettait non pas les derniers soubresauts de l'actualité mais le trait roux du soleil qui allait, dans quelques jours, frôler l'horizon après une longue nuit polaire.
En écoutant les géologues dans l'isba du Bord, je me disais qu'ils venaient de la même époque que ces objets vendus par les vieillards dans les couloirs du métro. Ils vivaient comme si les huit mille kilomètres de neiges qui les séparaient de Moscou avaient retardé la course du temps. Les années soixante? Soixante-dix? Tout dans leur façon de vivre, de parler avait vingt ou trente ans de retard.
