
Le grand Lev lui emboîta le pas, en évitant mon regard. Le petit m'adressa une grimace contrite, les bras écartés dans un geste d'impuissance.
Je sortis. Le jour venait de se lever: une grisaille cendrée permettait de distinguer la ligne des montagnes et, à mes pieds, un arbre nain tendait vers le ciel ses fines branches tordues faisant penser à des fils barbelés. Dans la pénombre, l'hélicoptère brassait une lente voltige de flocons. J'étais à une heure de vol du but de mon périple. Depuis Paris j'avais franchi plus de onze mille kilomètres. L'endroit où reposait l'avion de Jacques Dorme se trouvait là, quelque part au milieu de cette chaîne glacée. Je sentis le froid (moins trente-cinq? moins quarante? comme la veille…) me herser le visage, fendiller la vue par des facettes de larmes. Je compris soudain que voir cet endroit était essentiel, que la curiosité d'écrivain n'y était pour rien, que la vie m'avait, secrètement, mené vers ce lieu et que j'aurais vécu autrement sans l'avoir vu.
La porte grinça. Les deux Lev sortirent, chargés de caisses, se dirigèrent vers l'hélicoptère. J'entendis la voix de Valia. Le pilote s'arrêta sur le seuil. Je l'abordai maladroitement, en lui barrant la route: «Écoutez, je pourrais peut-être vous…» Je vis l'expression de ses yeux, je ne terminai pas ma phrase («vous payer?»). Il me donna une tape sur l'épaule et conseilla sur un ton plutôt amical: «Je serais vous, j'irais vite au village, il n'y aura pas d'autre tracteur jusqu'au soir…»
C'est alors que, d'une voix presque éteinte, en acceptant l'échec et ne demandant plus rien, je parlai de Jacques Dorme. Je réussis à dire sa vie en quelques phrases brèves, nues. Je me trouvais dans un état d'abattement tel que j'entendais à peine ce que je disais. Et c'est dans cet état seulement que je fus capable d'exprimer toute la douloureuse vérité de cette vie. Un aviateur venu d'un pays lointain rencontre une femme du même pays et, pendant très peu de jours, dans une ville dont il ne restera bientôt que des ruines, ils s'aiment; puis il part au bout de la terre pour conduire les avions destinés au front, et meurt, en s'écrasant sur un versant de glace, sous le ciel blême du cercle polaire.
