Je l'avais dit autrement. Non pas mieux, mais plus brièvement encore, plus près de l'essence de leur amour.

Le pilote lâcha la poignée de la porte et murmura comme dans un effort de mémoire: «Oui, je vois maintenant… C'était ce pont aérien entre l'Alaska et la Sibérie. L'Alsib… Des escadrilles de vrais as. On les a presque oubliés aujourd'hui. Cet avion, c'est pas celui qu'on peut voir dans le Trident?» J'opinai. Le Trident, une montagne à trois pics…

«Chef, c'est la dernière, on peut partir!» Le petit Lev descendait le perron, une caisse posée en équilibre sur son épaule.

Le pilote toussota. «Et cette femme, elle était… qui pour vous? Vous l'avez connue?» Je parlai très bas, comme s'il n'y avait personne pour m'écouter dans ce désert blanc: «Elle était pour moi comme une sorte de… Oui, comme une mère…»

«Commandant, on est O.K.!» La voix du grand Lev fut coupée par un claquement de porte.

«Vous avez des papiers sur vous?» demanda le pilote en se frottant le nez. Je pensai à mon passeport rédigé dans une langue qu'il ne saurait pas lire, à la mention «dans tout pays sauf URSS».

«Non, c'est que je suis… Non, pas de papiers…» Il hocha la tête, écarta les mains comme pour dire: «Dans ce cas, je ne peux rien pour vous», puis soudain indiqua d'un coup de menton son hélicoptère et soupira en souriant: «Bon, allez, montez!»

Dans son envol, l'appareil gîta et, l'espace d'un instant, je vis la maison du Bord, la lumière dans la fenêtre de la cuisine. Il me sembla que le pilote aussi regardait cette fenêtre.


***

Deux ans et demi après ce voyage clandestin, le manuscrit était prêt. Un récit très romancé car, à l'époque, je croyais que seule la fiction pouvait rendre lisible l'invraisemblance du réel.



14 из 144